6. Les Lettres de Lucas

Sain-André-De-Corcy, le 25 septembre 2017

Je me présente, je m’appelle Lucas. Je suis employé par un groupement d’employeurs depuis bientôt cinq ans.

Cela fait cinq ans que le groupement d’employeurs avec qui j’ai signé un contrat de travail me place dans les entrepôts des sociétés qui sont adhérentes à l’association.

A l’origine, j’étais bien heureux je l’avoue de pouvoir quitter le monde de l’intérim des préparateurs de commandes dans lequel j’évoluais. J’étais bien heureux de pouvoir signer un CDI et trouver enfin une stabilité dans l’emploi. Après tout, c’est pour cela que les groupements d’employeurs ont été crées: permettre de stabiliser l’emploi dans des bassins géographiques et offrir un surplus de main d’oeuvre aux sociétés adhérentes sans augmenter leur masse salariale donc leurs coûts fixes. C’est ce qu’on appelle la flexi-sécurité de l’emploi.

A priori, un système win-win, gagnant-gagnant pour les travailleurs précaires et les sociétés qui ne peuvent pas embaucher à plein temps.

Mais voilà. Derrière la belle présentation, la réalité est toute différente.

Cinq années au Smic. Cinq années sans évolution professionnelle. Cinq années sans avoir le bénéfice des dispositions que la loi me réserve en terme d’intéressements, de participations, de formation professionnelle ou autre. Cinq années sans pouvoir se tourner vers un représentant du personnel dans le groupement d’employeurs, cinq années sans entretien annuel d’évaluation.

Mon employeur est pourtant le plus gros acteur du marché. C’est un groupement d’employeurs qui revendique aujourd’hui sur son site plus de 2000 salariés en cdi, placés chez les entreprises adhérentes. Et ça recrute encore. Voyez les sites d’annonces! Et les annonces de chiffre d’affaires en constante progression, pour arriver aux alentours de 200 millions en 2017. D’immenses locaux flambants neuf au siège, une équipe de ski en sponsoring. j’en passe.

Mais si ce groupement se porte si bien, les salariés en bénéficient indirectement me direz-vous?

Sur le papier oui, vous avez raison, on devrait.

Si ce n’est que le système mis en place par les deux entrepreneurs à la tête de ce système est totalement opaque. Une soixantaine d’associations groupement d’employeurs constituées depuis 2010. Une multitude de sociétés anonymes et SCI crées autour et qui facturent allègrement ces groupements. Rappelons juste que la loi prévoit que ce mécanisme des groupements d’employeurs est à but non lucratif. Cherchez l’erreur.

Expliquez-moi alors pourquoi les dirigeants ont réussi à faire entrer une de leurs sociétés en bourse? Comment peuvent-ils intégrer l’activité des associations-groupements d’employeurs à leur communication financière alors mêmes que ces associations sont à but non lucratif?

Plus de 2000 salariés. Pensez bien que les politiques, préfets et autres fonctionnaires ne bougent pas.

Plus de 2000 salariés. Vous me direz alors que les seuils de représentation des salariés sont dépassés et qu’il doit exister des instances représentatives du personnel. Ce devrait être le cas en effet. Si ce n’est que ces 2000 salariés sont dispersés dans une multitude d’associations. Que ces associations sont crées, puis fermées sans notification. Du jour au lendemain, en recevant mes fiches de paie, je m’aperçois que le groupement qui a payé mon salaire n’est plus celui avec qui j’ai signé mon contrat de travail. Alors les Négociations Annuelles Obligatoires, les syndicats dans le groupement…

L’association avec qui j’ai signé mon contrat a été dissoute. Comme ça. Sans préavis. Sans notification. Et sans que l’on m’informe des sociétés adhérentes au nouveau groupement qui vient de me verser mon salaire. Cela revient à dire que du jour au lendemain, je peux être envoyé en mission à l’autre bout de la France sans ne rien pouvoir dire. Les lieux de travail, c’est-à-dire la liste des sociétés adhérentes au groupement, doivent pourtant être annexés à mon contrat de travail. Et faire l’objet d’un avenant si une nouvelle entre dans le groupement, ou bien si l’une d’elle en sort.

Mais rien.

A la lecture de ces lignes, vous me direz donc, bats-toi, saisis-toi du problème, fais valoir tes droits, fais un référé aux prud’hommes ou autre.

Certes. Mais avec un salaire de 1500 euros, payé le 12 du mois suivant au mieux, pensez-vous vraiment que je puisse avoir les moyens de me défendre, de choisir un avocat qui me demandera au mieux 1500-2000 euros d’avances d’honoraires. Pensez-vous vraiment que les petites gens aient les moyens de se défendre?

Mais je suis volontaire. A défaut d’avoir les moyens financiers de faire valoir mes droits, j’ai décidé de vous parler. De vous raconter ce que c’est que d’être enfermé dans un système qui, bien loin de vouloir déprécariser le travail des ouvriers préparateurs de commandes dans les entrepôts, l’entretient au bénéfice des entrepreneurs ayant flairé le bon filon.

Je sais que je ne suis pas le seul dans ce cas là. J’espère que ma voix aura un écho.

Le monde des entrepôts est un monde loin des villes, en périphérie des centres urbains. C’est un monde peu connu du grand public. Mais c’est pourtant nous qui préparons les livraisons des magasins que vous fréquentez. C’est nous également qui préparons toutes les commandes que vous passez par internet.

Bienvenue dans le monde clos des entrepôts logistiques.

Bien à vous,

Lucas.